Comment savoir si une info mérite votre attention ? (2/3)
Vous posez la question : « Tiens, pourquoi ça sort maintenant ? »
On vous regarde de travers. « Tu vires complotiste, là. »
Sauf que non. Questionner le timing d'une info, ce n'est pas nier les faits. C'est chercher à comprendre.
Ce que vous allez comprendre : pourquoi une info émerge à un moment précis — et comment éviter de gober sans réfléchir.
Edgar Morin le dit clairement : « La connaissance des informations isolées est insuffisante. Il faut situer les données dans leur contexte pour qu'elles prennent sens. »
François Fillon est le favori. Il vient d'écraser la primaire de la droite avec 67% des voix. Les sondages lui promettent l'Élysée.
Ce matin-là, Le Canard enchaîné révèle que son épouse Penelope a touché près d'un million d'euros comme assistante parlementaire. Aucune trace de travail. Pas d'email. Pas d'agenda. Les habitants de la circonscription découvrent qu'elle était censée les aider.
Trois mois plus tard, Fillon est éliminé au premier tour. Macron est élu président.
Première question : pourquoi maintenant ?
Le Canard enquêtait depuis des mois. L'affaire aurait pu sortir en septembre. Ou après l'élection. Elle sort le 25 janvier — à trois mois pile du scrutin, au moment exact où Fillon est au sommet.
Richard Paul et Linda Elder, dans Critical Thinking, appellent ça la « temporalité immédiate » : un penseur critique analyse toujours les déclencheurs d'un débat et leur timing. Pourquoi cette question devient-elle urgente maintenant ?
Deuxième question : qui en profite ?
Regardez la suite. Enquête ouverte en 20 heures. Pour Cahuzac, il avait fallu 90 jours. Perquisition à l'Assemblée six jours plus tard.
Les sondages bougent. On peut tracer les transferts. Macron récupère 2,5 points directement de Fillon. Le Pen, un demi-point.
Julia Cagé, économiste spécialiste des médias, le rappelle : la visibilité d'un sujet n'est jamais neutre. Identifier qui bénéficie de la médiatisation d'un débat, c'est un acte d'autodéfense intellectuelle.
Troisième question : quelle histoire derrière ?
Employer son conjoint comme assistant parlementaire était légal. Et courant. « Une grande majorité de mes collègues travaillait avec leur conjoint », dira Fillon.
Ce qui a changé ? Les attentes. Ce qui passait dans les années 90 ne passe plus en 2017. Le web retient, vérifie, diffuse.
Mais la vraie question est ailleurs : est-ce que cette affaire change quelque chose ?
Après Cahuzac, il y a eu la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique. Des déclarations de patrimoine obligatoires. Des textes. Des mécanismes.
Après Fillon ? L'interdiction d'employer des membres de sa famille comme collaborateur parlementaire. Une mesure concrète.
C'est ça qui distingue un tournant d'un simple emballement médiatique. Si des mesures suivent, l'affaire mérite votre attention. Sinon, c'est du bruit. Et votre attention est une ressource rare — ne la gaspillez pas.

Pour savoir si c'est vraiment nouveau, il faut comparer
Prenez l'affaire des assistants parlementaires du RN. Même sujet : des fonds européens utilisés pour payer des collaborateurs qui travaillaient pour le parti. 6,8 millions d'euros. Marine Le Pen condamnée à 5 ans d'inéligibilité en première instance.
Deux affaires similaires. Deux traitements différents.
Fillon : enquête ouverte en 20 heures. Le Pen : 8 ans d'instruction avant le procès.
Et derrière ces deux cas, une question de fond : les responsables politiques sont-ils des citoyens comme les autres ?
Doivent-ils rendre des comptes comme n'importe qui ? Ou leur fonction les place-t-elle au-dessus de la redevabilité ordinaire ?
C'est la tension entre justice et politique — et elle ne date pas d'hier. Elle traverse toute l'histoire de la République. Comme le rappellent Adler et Van Doren dans How to Read a Book : « La signification d'une idée ne peut être comprise sans examiner les circonstances historiques. »
Sans cette profondeur de champ, vous ne pouvez pas savoir si vous êtes face à un tournant ou à un éternel recommencement.
Ce n'est pas du complotisme
Les faits sont là. Penelope a touché cet argent. Les preuves de travail manquent. 77% des Français rejettent la thèse du complot.
Mais le timing n'est pas neutre. La rapidité non plus. Et les bénéficiaires sont identifiables.
Remettre en contexte, ce n'est pas nier. C'est comprendre.
Une info replacée, c'est une clé.
Clarifier les mots, c'était l'étape 1. Remettre en contexte, c'est l'étape 2.
Reste la dernière : maintenant qu'on a compris, on fait quoi ?
