Article 1/3
Les mots sont des pièges
Le mot « liberté » est gravé sur toutes les mairies de France.
Il a justifié la Révolution. La colonisation. Et la décolonisation.
Trois projets opposés. Le même mot.
Ce que vous allez comprendre : pourquoi on croit débattre — ou simplement échanger — alors qu’on se parle à soi-même.
Neil Browne et Stuart Keeley, chercheurs en argumentation, l’ont démontré dans leur ouvrage Asking the Right Questions : la majorité des échanges creux viennent de là.
Les mots glissent parce qu’ils ne marquent pas votre interlocuteur. En réalité, chacun défend sa définition sans écouter celle de l’autre.
Mais le problème va plus loin.
Dans Anti Bullshit, la sémiologue Élodie Mielczareck pose un constat brutal :
« Impôts » et « contribution » — même réalité (on tape toujours dans votre portefeuille), pourtant la charge affective est différente.
Le terme « progrès » suit la même logique : innovation pour l’ingénieur, recul pour l’écolo, slogan creux pour le politique.
Souvenez-vous de la ministre évoquant la « sobriété énergétique subie ». Plus élégant que « ménages incapables de payer leurs factures », mais réalité identique : il fait froid pareil, dans les deux cas.
Les mots ne décrivent pas. Ils influencent. Prenez-y garde.
De Gaulle : « Je vous ai compris. »
Les pieds-noirs entendent : « Il garde l’Algérie française. »
Le FLN comprend : « Nous allons avoir l’indépendance. »
Tout le monde est content. Trois ans plus tard, tout le monde est déçu.
C’est le biais de confirmation. On projette sur les mots ce qu’on veut y trouver. On n’écoute pas l’autre. On se parle à soi-même.
Je pourrais renouveler l’exemple avec « notre projeeeeeet », mais c’est encore un peu tôt.
Vous le savez : demander « tu entends quoi exactement par là ? » en réunion ou à table, c’est délicat.
Au mieux, vous passez pour ennuyeux. Au pire, pour un pénible.
Dans une conversation, clarifier c’est ralentir. Et ralentir, c’est suspect.
Résultat : on vous passe une commande au travail. Vous n’osez pas demander de précisions — soit parce que ça vous paraît évident, soit parce que vous n’osez vraiment pas.
Deux jours plus tard, vous recevez un appel de votre N+2 :
« On n’y est pas du tout, là. »
Vous n’avez pas besoin de questionner l’autre.
Posez votre définition.
Vous ne questionnez pas. Vous posez vos termes, vos règles — comme disait une ancienne publicité Adidas. Ça oblige l’autre à corriger immédiatement si besoin.
Les mots ne décrivent pas. Ils influencent.
Reste à vérifier si ce qu’on vous dit tient debout.
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